Mongolie, Solitude et Abeilles
Article de Gilles RATIA
paru dans la revue Abeilles & Fleurs n°428 d'Avril 1994
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Sur la liste alphabétique des deux cent sept* pays au monde, la Mongolie se situe tout juste après Monaco. Si la Principauté évoque richesse, urbanisme condensé et climat estival, il en est tout autrement dans l'inconscient collectif des masses occidentales en ce qui concerne la Mongolie. Dénuement, grandes étendues, climat froid et rude, nomadisme et chevaux illustrent un pseudo pays quelque part très loin à l'Est. Pseudo car on ne sait même pas si c'est vraiment un pays : est-ce une partie de l’ex-U.R.S.S. ou un territoire de la Chine ? Souvent la deuxième réponse est donnée suite à une confusion dans les esprits. En effet, la Chine possède une province qui s’appelle la " Mongolie Intérieure " qui n’a rien à voir avec le pays qui nous intéresse dans cet article. La Mongolie est indépendante depuis soixante-dix ans. Un peu plus grave, certains appellent les habitants de cette contrée " mongoliens ". De grâce, dites " mongols " ! Perles rares, ils forment un peuple souriant et hospitalier comme il n’est plus permis. Les phallos disent aussi que les femmes sont très belles. C’est vrai ...
* le chiffre. représentant le nombre de pays est très fluctuant ces temps ci et aussi très variable selon les sources (Nations Unies, Répertoire des monnaies, Service International des Postes, etc...). Et puis la notion d’état est vague, tout autant que celles de nation ou de pays.
Dans un récent article E.D.A.P.I., j’avais tenté de vous camper le décor apicole de la Grande Chine, il y avait matière. Pour la Mongolie, la tâche est bien plus aisée tant le contexte apiaire est fluet. Nous nous attarderons donc un peu plus sur la connaissance de ce fantastique pays. Un schéma valant mieux qu’un long discours, en voici pas moins de six qui vous éviterons d’ouvrir votre atlas. Le trait dominant : ... on respire ! Imaginez 1 million de cavaliers (le reste de la population dans la capitale, sans les chevaux) sur une étendue grande comme trois fois la France. Imaginez ...
Et pour en finir avec ce petit cours économico-politico-géographique, voici encore quelques détails. Le Mongol est parlé à 90 %, viennent ensuite le Kazakh, le Buriat et le Tuvin. Les mongols s’adonnent pour 65 % à l’animisme, 5 % au bouddhisme lamaïste et le reste à diverses croyances traditionnelles. Les principales ressources sont la houille, le cuivre, le blé, les patates et les chevaux (quatre millions !). La monnaie s’appelle le Tugrik et la vie est très bon marché ... pour un occidental. Le président Pansalmoagiyn Ochirbat " règne " sur une République Démocratique Populaire avec un seul parti. La capitale s’appelle Oulan Bator (vous ne trouverez jamais deux fois la même orthographe). Il y règne une atmosphère de ville soviétique des années soixante : austérité, grands espaces, grands bâtiments staliniens, affichage public rimant avec propagande et parc automobile discret sauf en ce qui concerne son obsolescence. Parmi quelques vieilles Volgas pétaradantes, j’y ai découvert des engins à quatre roues que je n’ai jamais eu l’occasion de voir dans aucun des soixante pays que j’ai visité : des sortes de mauvaises copies, toutes rouillées et cabossées, de petites limousines américaines à la Walt Disney. Exotisme garanti.
Sur la carte générale de l’Asie ci-contre, vous apercevrez le long trait qui représente la ligne ferroviaire du célèbre transibérien. Sachez qu’il en existe aussi une autre qui contourne la Mongolie par son côté Est, via la Mandchourie. Après la manifestation Apimondia de Pékin, j’ai préféré laissé les mille congressistes étrangers à leurs avions de retour pour suivre un trajet qui tourna très vite à la folle aventure. Ce qui avait de quoi faire vite oublier la monotonie des immenses forêts de bouleaux de la Grande Plaine de la Sibérie Occidentale. Je ne peux m’empêcher de vous en conter quelques épisodes. La libéralisation, à l’Est, du petit commerce privé a favorisé les échanges et trafics en tout genre. Le transibérien s’est transformé en un véritable supermarché ambulant, tenu par des mafiosi peu engageants. Durant les six jours et demi du voyage, à chaque arrêt des quarante gares du trajet, une véritable marée humaine envahit les quais pour acheter des vêtements venant de Chine (au retour, ce sont des cigarettes Malborro venant de Moscou). Corruption des employés du train, vols, baies vitrées brisées, cambriolage des compartiments à coup de gaz neutralisants, ratissage de l’armée, matraques qui volent, la totale ... J’ai même vu une tentative de piratage de nuit avec des hommes marchant sur le toit des wagons au clair de lune ! L’argent attire. Pour tout vous dire, il m’a fallu démonter une tringle de rideau pour bloquer la serrure du compartiment et avoir un semblant de paix la nuit. Donc avis aux éventuels candidats : faire attention à son portefeuille.
Enfin, il y a un spectacle ahurissant à ne pas manquer à la frontière sino-mongole. Si vous la passez de nuit, réveillez-vous et faites attention en descendant du train ... chaque voiture est dételée, séparée des autres et montée à deux mètres de haut par des vérins, boggies restant au sol. Tout ceci est parfaitement coordonné dans un immense hangar de plusieurs centaines de mètres de long par une équipe de chinoises aguerries. Un véritable " éclaté " de train, comme sur un schéma d’ingénieur, ce qui pourrait très bien faire l’objet d’un reportage dans une émission télévisée telle que Planète Chaude, Envoyé Spécial ou Faut pas rêver. Ce rituel quotidien évite aux passagers à changer de train. c’est seulement ce dernier qui change de roues, les voies chinoises et russes ne répondant pas au même standard.
Ah ! Dernière recommandation : éviter d’arriver à Moscou au petit matin quand Yeltsine envoie ses chars sur la maison du parlement russe, cela fait désordre pour une fin de voyage. Seul avantage, vous pouvez visiter une Place Rouge entièrement déserte, une basilique Sainte Cécile entièrement déserte, une ...
Mais revenons à nos abeilles. Les dix-neuf provinces du pays (simaks) ne reçoivent que de maigres précipitations, surtout dans le Sud, dans le très connu désert de Gobi (lequel était, à l’époque de mon passage, bondé de belettes, renards des sables, grands rapaces en tout genre et couvert de Tamarix ramosissima). L’hiver, il fait partout très, très froid et l’été détient des températures que nous appellerions chez nous printanières. Enfin, un rapide coup d'œil sur la carte des altitudes nous révèle un territoire essentiellement composé de hauts plateaux, beaucoup de steppes, peu d’arbres. Le Docteur Gendengiin Ochirbat a effectué depuis plus de quinze ans un travail remarquable de recensement de la flore mellifère. Il a construit des tableaux et des graphiques sur quelques 540 plantes à intérêt apicole. Parmi celles-ci, citons les principales : Chamaenerion angustifolium, Geranium pratense, Padus avicum, Malus baccata, Pulsatilla turczaninovil, Potentilla acaulis, Salix viminalis et Allium senescens. Leurs floraisons étagées procurent une miellée qui s’étale du 15 Avril au 15 Septembre.
Le tour des apiculteurs est vite fait. Façon de s’exprimer, car en fait il faudrait des semaines de 4x4 pour tous les voir. Ils sont trente à quarante à recevoir l’étiquette d’amateurs et une centaine celle de professionnels. Ces derniers ont chacun un cheptel de 120 ruches appartenant à l’état. Leurs ruches, des Langstroth, produisent, par an 8 kilogrammes en régime de croisière, avec un maximum pouvant atteindre 30 kilogrammes. Sept spots de production ont été définis, mais la principale région de production se situe entre la capitale et la frontière chinoise au Nord. Quelques transhumances s’effectuent encore à dos de chameau ou de yack sur des distances ne dépassant pas les soixante kilomètres. Je n’ai pas eu l’occasion d’en photographier, dommage. Les ruches reçoivent en général dix kilogrammes de sirop à l’automne et hivernent sur un seul corps. Cela fait dix-neuf ans qu’ils vivent avec varroa et utilisent l’acide formique ou l’acide acétique avec de piètres résultats.
L’introduction des ruches modernes date de 1959. Elles arrivèrent de l’ex-U.R.S.S., des régions bordant le grand lac Baïkal et étaient peuplées d’Apis mellifica carnica.
Les privés ont le droit de vendre eux-mêmes leur récolte, mais pas les professionnels, ouvriers de l’état. Dans ce cas, le miel est généralement conditionné en pots de 350 g et vendu dans des magasins d’état à 9 francs (soit 25 F / Kg). Le pays n’est pas autosuffisant et importe une centaine de tonnes par an en moyenne de la Russie. Un début de commerce s’opère avec la Chine depuis moins de trois ans. Les productions de gelée royale et de pollen y sont inconnues.
A ce sujet là, fait remarquable, un tout nouveau Centre d’Apithérapie s’est créé à Oulan Bator avec trois personnes à temps complet dont deux médecins. Les miels servent d’onguents pour les massages et le venin s’emploie, plus traditionnellement, dans les cas de troubles articulaires, rhumatismaux.
Côté éducation, il existait un module de formation de moniteurs apicoles dans une organisation de jeunes, maintenant bloqué pour cause de manque de financements. La chute de l’empire soviétique n’a pas uniquement bouleversé les économies de l’Allemagne de l’Est ou de Cuba, la Mongolie est dans une passe très difficile. L’on peut trouver néanmoins cinq livres sur l’apiculture, dont trois écrits par le Président des Apiculteurs (voir ses coordonnées en fin d’article) et dont je suis dans l’impossibilité technique de vous livrer les titres (en fait, le clavier de mon ordinateur s’y refuse obstinément par manque de touches adéquates). Voilà notre petit tour d’horizon terminé, heureux seront ceux qui approfondiront un peu plus la chose.
Pour tout baroudeur moyen, à force de parcourir la planète, inévitablement il est des endroits où l’on " flashe ". Une odeur, une sensation de bien être, une beauté, un accueil, une montagne, un silence ou des bruits, les stimuli s’arrangent inconsciemment dans la tête jusqu’au moment où, dans une grosse bouffée de bien-être, on laisse échapper un " j’y reviendrai ".
La Mongolie, j’y reviendrai, cela est sûr, mais pour une autre passion : le deltaplane. Là-bas, l’aire d’atterrissage fait 2 200 kilomètres de long sur 1 000 kilomètres de large, cela change des petites parcelles du Périgord. Quant aux thermiques généreux au-dessus du désert de Gobi ...
Clé : Si vous désirez visiter ce merveilleux pays et y découvrir d’autres facettes apicoles, n’hésitez pas à contacter, de ma part, le Docteur Gendengiin Ochirbat, Président de l’Association des Apiculteurs de Mongolie, Académie des Sciences, Peace avenue 37, Oulan-Bator 51. Téléphone : 51996.